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Jusqu’où peut aller un biopic dans le mensonge?

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18.01.2019

Temps de lecture: 11 min

Quand, au mois de mai dernier, le studio 20th Century Fox mettait en ligne la première bande-annonce de son très attendu biopic de Queen, une voix se faisait entendre sur Twitter.

Bryan Fuller, le créateur des séries Pushing Daisies, Hannibal ou American Gods, s’indignait auprès de ses presque 150.000 followers qu’en deux minutes d’images, le studio ait été incapable de mentionner la bisexualité et le sida, deux éléments biographiques majeurs de la vie de Freddie Mercury.

S’il s’avérerait deux mois plus tard, dans une deuxième bande-annonce, que ni la bisexualité ni le sida n’avaient été oubliés de Bohemian Rhapsody, les craintes de Fuller avaient, tout de même, quelques fondements légitimes. D’abord parce que Mercury n’a jamais fait son coming out publiquement et n’a jamais parlé de sa sexualité aux médias, causant une sorte de trou noir narratif dans lequel il était largement possible de s’engouffrer pour justifier des oublis, raconter des semi-vérités, voire mentir grossièrement. Ensuite parce qu’il suffisait à Fuller de connaître un minimum l’histoire de l’industrie qui lui payait son salaire.

En 1946, par exemple, dans Night & Day, toute mention de l’homosexualité du compositeur Cole Porter avait été gommée. Idem vingt ans plus tard avec le biopic du peintre Michel-Ange, L’Extase et l’Agonie, qui allait jusqu’à lui inventer une histoire d’amour avec la Contessina de Médicis. Même le récent Danish Girl, pourtant une histoire sur la transidentité, oubliait la bisexualité de son héroïne incarnée par Alicia Vikander.

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C'est le genre de mensonges que raconte Hollywood depuis toujours. Pour apaiser la censure, se conformer aux mœurs du temps ou à un plan marketing, la machine à rêves est assez riche et puissante pour se permettre des procès et quelques lignes d’indignation dans la presse. Mais c'est d’abord une volonté de raconter une histoire, de préférence bonne, qui permet de justifier –surtout récemment– ces impasses sur des petites ou grandes vérités.

Comme le disait Jeffrey Ma, dont l’histoire a été racontée dans le film Las Vegas 21 en 2008, «si vous aviez un film fait sur vous, qu’est-ce que qui serait le plus important? Ce ne serait pas forcément que ce soit parfaitement fidèle à la vraie vie mais plutôt que ce soit un bon film».

Un bon film, de ceux qui fascineront le public, le feront pleurer ou frissonner, dont les règles de fabrication ne vont pas toujours dans le même sens qu’une vie bien réelle. Ce sont les aléas de la fiction. Elle force à emprunter un chemin narratif très balisé sur lequel il est impossible de reculer quand la vie, elle, n’est qu’un gigantesque labyrinthe fait de va-et-vient permanents. Un être humain, célèbre ou non, n’a en effet que rarement la décence d’organiser sa vie dans une structure en trois actes pour satisfaire les adeptes de Robert McKee.

Cheryl Strayed le racontait au Guardian à propos d’une scène du film Wild la montrant, incarnée par Reese Witherspoon, coucher avec deux hommes dans une contre-allée. «C’est un raccourci pour montrer le genre de vie sexuelle que j’avais à l’époque mais ce n’est pas qu’il s’est passé. [...] Au cinéma, ils font presque toujours des changements qui ne sont pas la vérité littérale. La forme demande des changements.»

Pour cette raison, ce n’est probablement pas bien grave quand, dans Bohemian Rhapsody, Freddie Mercury annonce aux autres membres de Queen qu’il est atteint du sida en 1985, pendant les répétitions du Live Aid, alors qu’il ne l’a appris, dans la réalité, que deux ans plus tard. Cette scène bouleversante sert à renforcer l’impact émotionnel du dernier acte du film, ce monumental concert........

© Slate